Fait divers
- Sonya LEBLED
- 3 juil. 2023
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 déc. 2024

« Si le prochain passe au rouge, je pars à gauche ».
Louis se moque de la couleur du prochain feu, sa vie a pris fin. Enfin, sa vie telle qu’il la connaissait. Seul dans sa voiture, il suit aveuglément la lumière brumeuse des lampadaires comme un insecte nocturne, son esprit, lui, est ailleurs. Que s’est-il passé ? Comment en est-il arrivé là ? Pourquoi les choses se sont-elles ainsi précipitées ? Il sort de la ville, désormais, seule la lumière de ses phares le guide.
Cela fait quinze ans que Louis est marié, heureux, et que ses journées sont bien « huilées ». Le matin, il prend son petit déjeuner, embrasse ses chères têtes blondes, Tom et Julie (arrhh, les bisous confitures !).
— Papa, papa, regarde mon dessin pour la maîtresse !
— Ce soir, chéri, papa doit partir
… et prend son véhicule. Arrivé au bureau, il salue poliment tout le personnel et boit le café qu’on lui tend. Il ne lèvera guère la tête de la journée si ce n’est pour passer quelques appels. Quand enfin arrive la soirée, il s’octroie un verre bien mérité avec des collègues, non sans régler deux ou trois dernières questions professionnelles, et rentre chez lui, épuisé, aspirant au repos du guerrier. L’odeur de la cuisine embaume la maison, les enfants et le chien viennent le saluer et il prend place dans son fauteuil préféré.
— Ta journée s’est bien passée, chérie ?
— Oui, oui, une journée comme les autres… Elle n’a pas le temps de finir, qu’il enchaîne
— Quelle chance tu as ! J’ai dû arracher le contrat Burgot à la concurrence. Là, le boss m’en devait une, annonce-t-il, un petit sourire vainqueur au coin des lèvres, et bien non ! Il s’est approprié le bébé ! Tu le crois, ça, sérieusement j’en ai plus qu’assez, un jour, je vais exploser.
Il passera à table quand sa femme l’appellera. Peut-être ira-t-il se coucher avant elle, pour ne pas manquer le début du film.
Mais hier matin, tout s’est subitement déréglé. Au réveil, aucun toast doré, aucun café à couler, l’endroit était déserté. Marie, sa femme, arrive dans la cuisine, un attaché-case à la main, elle avale la tasse qu’il s’était lui-même préparée et embrasse les enfants avant de disparaitre dans une Renault blanche. Éberlué, il reste là, pantois. Tom et Julie ne lui laissent aucun répit, ils l’assaillent, réclamant, l’un ses tartines à la confiture, l’autre de l’attention pour sa dernière chanson, le tout couronné par les aboiements du chien qui réclame sa pitance et le téléphone qui n’arrête pas de sonner. Louis s’assied. Un uppercut ne l’aurait pas plus sonné. Il reste immobile, au milieu des piaillements et du désordre. Il tente juste de comprendre.
Très vite, les enfants le rappellent à l’ordre. Ils sont en retard, il faut faire la toilette, s’habiller et les conduire à l’école. Tom, le petit dernier, refuse de marcher et Julie a oublié son cartable. À peine devant la grille, la directrice l’interpelle.
— N’oubliez pas la réunion des parents d’élèves de demain soir. Ha, si vous pouviez apporter un petit gâteau…
(Il faut que ça s’arrête !!)
De retour, il attrape ses clefs et se dirige vers son bureau, heureux d’y retrouver ses repères… peine perdue… Louis n’a pas le temps de poser son manteau que déjà on l’interpelle.
— Que… que je vous fasse un café ? Ou.. Oui, pourquoi pas…
Il a beau saluer les gens comme à son habitude, personne ou peu ne perdent leur temps à lui répondre. L’ont-ils seulement entendu ?
On ne lui confie que des tâches subalternes, non sans lui faire remarquer la confiance qu’on lui accorde ! Il se sent bafoué, mais le plus choquant reste à venir ; l’après-midi est consacrée à une réunion de la plus haute importance. Il est prêt, le vidéo projecteur en marche, il a bien potassé son sujet, il sait qu’il va impressionner. Lorsque ses collègues sont installés, il commence. Mais dès la seconde page, on l’interrompt. Ho, pas pour une question, non, pour une remarque, inintéressante qui plus est ! Et le manège continue. Les unes sur leur téléphone, les autres, les yeux faussement dans le vide, s’attardent un instant sur sa braguette ou son petit derrière potelé. (non mais je rêve !), le tout, sans qu’il ne puisse dire quoique ce soit sous peine de passer pour un paranoïaque, l’hystérie étant une injure destinée uniquement aux femmes. Le soir venu, Louis se dirige vers son petit repère pour y déguster une bière bien méritée. Il y va pourtant prudemment, compte tenu de la journée qu’il vient de passer. Au bar, il reste seul devant son verre. Un groupe de femmes, là-bas, parlent fort sans se soucier du monde alentour, elles lui envoient des clins d’oeil et des regards intrusifs. Désœuvré, Louis monte en voiture et reprend le chemin de son domicile.
Il n’a pas poussé la porte d’entrée, que le téléphone retentit.
— Je ne suis pas payée pour faire de la garderie ! L’heure, c’est l’heure. Vous rendez-vous compte du danger que vous faites courir à vos enfants ? Lorsqu’ils sont sur le trottoir de l’école, ce n’est plus de ma responsabilité…
La directrice aboie aussi fort que le chien qui n’en peut plus de se retenir. La laisse dans une main, Louis tire désespérément Médor qui n’aspire qu’à une petite halte auprès de chaque arbre de son quartier. Après un retour chaotique,
— Je suis fatigué, porte-moi.
— Mon cartable me fait mal, tu peux le prendre
— Papa, papa, tu as lâché la laisse !
voici toute la petite famille qui s’engouffre dans la maison. Les vêtements volent, les cartables tombent et tout ce petit monde se précipite dans la cuisine.
— Bah, il est où le goûter ?
(OK, OK, pas de panique)
L’estomac plein, Tom et Julie retrouvent un peu de calme et, sagement, partent chercher leurs cahiers.
— Je ne peux pas poser mon livre sur la table sale, la maîtresse va me gronder
— Bien sûr, bien sûr, chérie, répond Louis armé d’une éponge.
— ‘Faut que tu m’aides, papa, je ne comprends rien du tout.
La lecture, le calcul et la poésie, le temps n’a plus d’emprise.
— Tu viens jouer avec moi dans la douche, au fait, qu’est ce qu’on mange ?
— Je, heu, ha, bon, j’arrive.
(Voyons ce qu’il y a dans le réfrigérateur, ouille ! Pas grand-chose. Boites ? Congélateur ?)
— Ce soir c’est croque-monsieur et… des pates !
— Pas très équilibré !
— Ho chérie, content de te voir, il m’arrive un drôle de truc…
— Attends, laisse-moi me détendre, je suis vannée, j’ai enchainé les rendez-vous, je travaille d’arrache-pied, la promotion sera pour moi, bébé, je te le dis ! et elle s’installe dans le canapé.
Le repas à peine achevé, elle monte à l’étage, pendant qu’il débarrasse.
— Louis, je n’ai plus de chemisiers propres et le panier est plein. Tu n’as pas eu le temps de faire une lessive ?
Il ne répond pas, se pose sur une chaise. (Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ??).
Ce matin, au réveil, il faisait soleil. Louis ouvre un œil, inquiet. (Alors ??). Tout semble calme. Il prend le temps d’admirer les premières feuilles sur le chêne, près de la fenêtre. Les oiseaux gazouillent, hum ! ça sent bon le printemps ! Louis se décide à se lever. Pas un bruit dans l’escalier. Dans la cuisine, une femme qu’il ne connait pas, tablier blanc et cheveux en chignon, le salue respectueusement et lui sert son petit-déjeuner. Est-il en train de rêver ?
— M… merci
Lorsqu’il sort de sa douche, sa chambre est bien rangée et des vêtements propres et bien repassés trônent sur son lit.
— Je, heu.. Où sont mes clefs de voiture ?
— Hihi, Monsieur est très drôle ce matin.
Louis se dirige vers le perron où un chauffeur en costume-cravate le salue en lui ouvrant la portière d’une Tesla haut de gamme flambant neuve. Le voyage restera silencieux, seule “l’Ouverture de Guillaume Tell” de Rossini accompagnera les deux hommes. Quelle drôle d’idée, cette musique, est-elle censée le galvaniser pour la journée ?
Arrivé dans les locaux, on le salue bien bas, lui servant du “Monsieur”. Ha ! On lui apporte à nouveau son café.
— Pas de sucre, merci
On le presse de questions, on lui demande des autorisations, serait-il possible qu’il soit, réellement, le “Calife à la place du Calife”. Enfin dans son bureau, porte close, Louis s’interroge. Fantasme-t-il ? Chaque jour, une nouvelle réalité, chaque jour un nouveau rôle… Pourquoi ? Comment est-ce possible ? Et à quoi cela peut-il servir ? Étant, aujourd’hui, son propre patron, Louis décide de passer sa journée à résoudre ce mystère.
(Alors, voyons… que dit le web.)
“Changer de vie” : partez élever des moutons dans le Larzac (très drôle)
“Se réveiller changé” : 5 conseils pour réussir à se lever tôt (ceux-là n’ont jamais eu d’enfants en bas âge !)
“Ma vie a changé” :… depuis que je t’ai rencontré…
Quels peuvent être les bons mots-clefs ?
“Dans la peau d’un autre” : livre, film…
À bout d’imagination, Louis inscrit :
“Je suis perdu”
Il relit, surpris, l’inscription sur l’écran, c’est vrai ! Plus d’habitudes, plus de repères, ce monde dans lequel il évolue depuis hier, il ne le comprend pas. Effrayé de sa découverte, il prend sa veste et quitte son bureau. Louis erre, longtemps, perdu dans les rues de la ville jusqu’à croiser un parc calme et reposant. Là, assis sous un arbre, il réfléchit. Il réfléchit à sa vie, à ses choix, à ses peurs qui l’ont quelquefois rendu lâche, à son incapacité, son manque d’ambition, que lui reproche si souvent sa femme, à ce temps qu’il perd, à ses enfants qu’il l’assomme, à sa vie sans issue…
Comment sortir de ce labyrinthe ? Quel est le message de ce qui lui arrive ?… Laquelle de ces vies est sa véritable vie ?
Il se rend compte qu’aucune ne lui convient.
Louis est tiré de ses pensées par un Klaxon. Il réalise être, de nouveau, dans sa voiture, filant, au hasard, dans la nuit grandissante. Il donne un coup de volant et sort de sa torpeur. Seul, dans l’habitacle, il roule droit devant depuis plusieurs heures maintenant. Il sent le volant glisser entre ses doigts, comme si ses mains étaient mouillées, poisseuses. À la station-service, où il vient de s’arrêter, Louis s’apprête à sortir du véhicule. C’est à ce moment-là, à ce moment précis qu’il s’est mis à trembler. Ce moment où il a vu ses mains sur la portière. Il les a levées devant ses yeux, les a tournés et retournées, sans comprendre, sans y croire, tout est rouge, du sang, du sang partout !
— Qu’est-ce qu’il m’arrive ?!!
Il a peur, il est perdu. Rêve-il ? Est-il en train de perdre la tête ?
Peu à peu, les deux dernières journées lui reviennent par bribe. Ses enfants et le chien, qui ne le lâchent pas, sa femme et ses reproches, ses collègues, moqueurs, son patron, mortifiant, son ras le bol, son incapacité à dire stop, sa lâcheté, sa colère qu’il rumine, là, à l’intérieur depuis tant d’années. Soudainement, il revoit tout.
Il a pris la route, il s’est enfui, mais avant de partir…
Il se souvient être rentré chez lui, arasé, brimé. Les reproches de sa femme, les enfants et le chien qui crient… Il a posé son attaché-case dans l’entrée, puis, sans un mot, s’est dirigé vers le garage. Comme un robot, il s’est vu prendre le fusil, bien camouflé, en hauteur, pour protéger les chérubins d’un accident. Ensuite, il a ouvert le tiroir, celui-là, le troisième en partant de la gauche. Il a pris les cartouches et chargé l’arme. Machinalement, il est revenu dans la maison. D’abord sa femme, qu’elle cesse ses remontrances sur ses insuffisances, puis, les enfants, vite, sans réfléchir et enfin le chien. Louis s’est assis pour apprécier le silence. Il s’est servi le verre du combattant et s’est assoupi. C’est là qu’il a dû rêver d’être patron.
Au matin, face à l’horrible réalité, il s’est préparé, puis s’est rendu au bureau, la carabine sous son manteau. Le premier à y avoir eu droit fut Antoine, ce prétentieux qui le narguait à longueur de journée, puis, rapidement, avant que le personnel ne réalise, il s’est dirigé vers les toilettes du dernier étage. Il sait qu’il y trouvera son boss. Quel plaisir, l’effroi dans ses yeux !
— On fait moins le malin, hein ! lui a-t-il déclaré avant de tirer.
Sa seule pensée de compassion fut pour les femmes de ménage. Il se souvient qu’il n’arrivait pas à détacher son regard de ce cadavre, l’œil effaré et la braguette ouverte, ça l’a fait sourire. Le grand patron ne la ramenait pas là ! Même mort, il n’avait aucune classe.
Le temps que la foule n’arrive, il avait déjà pris les escaliers de service jusqu’au garage et roulait vers une nouvelle vie. À lui la route de la liberté ! Enfin il allait pouvoir être LUI ! Faire ce qu’il aime, vivre comme il l’entend. Savourer la vie au lieu de la subir, tous les obstacles étaient anéantis.
Depuis combien de temps conduit-il ? Il y a longtemps qu’il a perdu la notion du temps. Où est-il ? Ces falaises, l’air iodé, bien sûr ! Il est de retour à Étretat ! Le seul lieu qui l’ait véritablement fait rêver, à travers les récits de Maurice Leblanc. Louis s’arrête, les falaises en ligne de mire. Il savoure le paysage, se remémore les aventures de son héros, Arsène Lupin. Il a toujours été impressionné par ce personnage dont la classe folle et les succès féminins n’avaient d’égale que son impertinence. Arsène savait se sortir de tous les mauvais pas, chose dont il avait toujours rêvé.
Au loin, on devine les premières sirènes de police.
— Il les ont trouvé, pense t-il, peu m’importe, il y a bien longtemps que j’ai franchi la ligne du « non-retour ».
Il se sent prêt. Il le sait, enfin, c’est à son tour, c’est lui le héros.
Il monte alors le moteur en régime, le fait vrombir comme dans les films. Ça y est, on y est ! Ses pensées le font sourire :
— Vers l’infini et haut-delà, déclare-t-il.
Les deux mains bien agrippées sur le volant, les vitesses passées rapidement, il maintient son pied droit enfoncé sur l’accélérateur. Les falaises, la mer, puis le vide…
“J’ai tracé ma route, c’est fini, je n’ai plus de vision de l’avenir, je me suis perdu. Mais pour la première fois, JE décide”.
Sonya Lebled












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