Urgence...s
- Sonya LEBLED
- 27 janv. 2024
- 3 min de lecture

Je comptais, aujourd'hui, vous faire partager une photo de montagnes enneigées, de jolies terrasses et de vins chauds...
Les événements ont contredit mes souhaits et vous ne verrez de ces somptueuses images que mes boots... dans un box d'hôpital.
J'ai découvert une réalité dont on entend parler à la télévision et que j’aimerais vous partager dans la vie réelle.
Imaginez une salle des urgences bondée de brancards. Une lumière crue et
artificielle. La porte automatique laissant régulièrement entrer le froid et les ambulanciers : bienvenue dans la fourmilière de la détresse humaine.
Là, alignés, bien serrés, de petits lits de fortune sur lesquels se contorsionnent des corps, en majorité âgés, essayant tant bien que mal de soulager le bas de leur dos meurtri par un matelas trop dur et d’interminables heures de patience. D’autres arrivent encore, peu repartent. L’air est gorgé de grommellements, de « s'il vous plait » plaintifs, de « quelqu'un pourrait-il m’aider à aller aux toilettes " de "j’ai besoin d’aide" de "j’ai froid" désespérés. Cette fourmilière, ce sont les urgences d’un hôpital de nos jours.
À deux pas, la porte vers la consultation médicale et un traitement de
soulagement. La porte sacrée, celle qu’on rêve de franchir. Le Graal !
Mais rien ne se passe.
Ho, ce n’est pas de l’abandon, loin de là ! Les fourmis ouvrières sont à l’œuvre, se démenant comme de beaux diables, enchaînant les mots gentils et le réconfort, usant d’une patience titanesque et bienveillante, noyées au milieu de cette marée de douleur et d’incompréhension. Elles sont seules, une infirmière et une aide-soignante pour éponger tout le mal-être de la fourmilière, navigant à vue, jonglant entre arrivées intempestives et urgences vitales. Un choix cornélien soumit chaque minute à ces femmes et ces hommes fatigués, mais vaillants.
La nuit passe… "ce matin, peut-être !!" se disent les "mal aux fesses", mais déjà de nouveaux corps endoloris passent la porte froide. On ne mange pas, il faut être à jeun pour les examens, on ne dort pas, trop de gémissements, de supplications, de déliriums. La journée s’éternise, on espère, on attend. On se console en se disant que les cas les plus graves passent en priorité, si on est encore ici, c'est plutôt bon signe. Mais une seconde nuit pointe son nez gelé, les dos et les estomacs n’en peuvent plus. L’horloge semble avoir pris froid, elle doit être glacée, les aiguilles n’avancent pas.
Un royaume pour un petit café !
Second matin, cette fois c'est la bonne, obligatoirement. Le courage revient. Il y aura peut-être une place en salle d’examen dans la journée, peut-être même une chambre avec un vrai lit, on se surprend à entrevoir l’Eldorado ! Mais les heures s’égrainent à nouveau et déjà le jour s’éloigne sans que l’on ait vu la porte sacrée nous happer. Seule une compote bienveillante ensoleillera cette nouvelle épreuve.
Puisqu’il faut accepter l’idée d’une seconde nuit dans cette salle, la demande est simple : dormir, dormir enfin ! Ces pauvres corps ne demandent plus que cela. Mais c'est sans compter l’animation de la fourmilière à ces heures si sensibles.
Et le temps se traîne.
Le manège des chariots reprend de plus belle. On se pousse, virevolte, change de place. La valse des lits suit le rythme effréné des danses de la nuit.
Au petit jour, la porte sacrée et tant convoitée s’ouvre enfin.
37 heures depuis l'arrivée.
Prise en charge immédiate, examens et, ô miracle, un repas. Déjà, repu, et l’arrière-train au plus mal, le silence retrouvé, les yeux de ces pauvres corps papillonnent rapidement et se laissent emporter dans un repos d'épuisement vaincu.
Mais ne croyez pas que le combat soit terminé, loin de là. La fourmilière est
bondée et les fourmis débordées. Le diagnostic n’est pas établi et ces malades fatigués, désorientés et à bout de force d’un combat trop inégal, devront bien souvent, se contenter d’une ordonnance et se débrouiller par eux-mêmes pour faire les examens nécessaires à l’extérieur, faute de chambres disponibles.
Je ne vous apprends rien, réussir à obtenir un rendez-vous chez un spécialiste est, en soi, une véritable guerre de tranchées. C’est, aujourd'hui, un succès plus glorieux encore qu’un trophée de coupe du monde. Dans 6 mois, si la chance est souriante, les précieux examens réalisés, on pourra rêver d’un diagnostic. En attendant, si le mal reprend - et s’il est encore temps - il n’y aura d’autre option que de retourner attendre dans la fourmilière, comme une vieille voiture pour laquelle on se
contente de faire le plein.
Comme de dignes bêtes de somme, dont on sucera la moelle jusqu’à leur dernière heure.












Commentaires